Quand on parle des rapports entre chrétiens et musulmans au moyen âge, le premier mot qui nous vient est souvent le même : CONFLIT.
Un terme fréquemment articulé autour de l’idée de « croisades ».
Il en va de même pour l’histoire de la présence musulmane en France.
Dans la plupart du temps, celle-ci est résumée à travers des oppositions violentes, restreintes à la période allant de 719 à 759.
C’est la fameuse date de 732 : la bataille de Poitiers.
Et celle de 759 : la chute de dernier bastion musulman, dans le sud-est de la France, Narbonne.
Ces deux dates sont souvent présentées comme mettant un terme à la présence musulmane en France (ou en Gaule).
La bataille de Poitiers (732) a été pendant très longtemps considérée comme marquant la fin de la menace militaire des musulmans en France.
Quant à la prise de Narbonne (759), elle symboliserait définitivement la fin de la présence musulmane sur le territoire gaulois.
Ces deux évènements, et leurs potentielles conséquences, sont tellement ancrés dans notre esprit qu’ils nous paraissent évidents.
Et c’est tout à fait logique, puisqu’on nous l’a rabâché durant des décennies, principalement pour donner à l’histoire de France un aspect linéaire et aussi (et surtout) épique et glorieux.
Cette approche a ses qualités… et ses inconvénients. En l’occurrence, elle ne peut que se heurter au travail de l’historien.
Celui que de nombreux chercheurs s’efforcent de réaliser et que je me suis donné pour mission de transmettre.
Car cette présence musulmane en France n’a pas cessé en 759...
Plus encore, elle a continué d’exister tout au long du moyen âge.
Et je ne parle pas uniquement d’une présence « passive », de populations désarmées et habitant dans les villes provençales ou languedociennes, mais aussi d’une présence politique et militaire.
Dans le sens où l’on connaît aujourd’hui l’existence d’un établissement musulman, le Fraxinet, situé près de Saint-Tropez.
Un avant-poste qui a été actif de la fin du IXe siècle (bien après 759, donc…) à la fin du Xe siècle, et à partir duquel partaient des expéditions guerrières. Des raids.
À tel point qu’en 972, ils sont parvenus à capturer une personnalité de grande importance : l’abbé de Cluny, Mayeul.
En plus de cela, il a été démontré que les actes de piraterie « sarrasine » sur les côtes françaises ne se sont pas arrêtés, eux non plus, en 759.
Mais qu'ils se sont poursuivis durant tout le moyen âge et même pendant l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle).
Pour autant, cette présence musulmane ne se résume pas à de simples rapports violents. Loin de là !
Au-delà des conflits, chrétiens et musulmans échangeaient aussi « pacifiquement ».
Que ce soit par le biais du commerce ou au cours de la vie quotidienne, au sein des villes.
Par exemple, on a retrouvé 4 épaves sarrasines sur le littoral provençal, entre Marseille et Cannes, probablement des navires de commerce.
Et figurez-vous qu’ils étaient sans aucun doute liés au Fraxinet.
Ainsi, ce n’était pas seulement un établissement militaire, mais aussi en quelque sorte un « comptoir » commercial en plein cœur de la Provence.
Une observation qui vient nuancer encore un peu plus la thèse de l’historien Henri Pirenne (m. 1935) pour qui l’essor de l’islam avait totalement bouleversé l’économie méditerranéenne occidentale.
Mais ce n’est pas tout !
On sait également que des communautés musulmanes étaient présentes dans les villes provençales et ce durant tout le moyen âge.
Grâce aux récentes découvertes archéologiques (sépultures, stèles funéraires, ateliers de potiers, monnaies arabes etc…), on peut affirmer que des musulmans étaient installés sur le littoral de Provence à minima jusqu’au XIVe siècle.
Et ce qui est encore plus intéressant, c’est que certains d’entre eux étaient pleinement intégrés dans la vie urbaine et jouissaient même d’une influence sociale et politique.
Obligeant, au passage, le seigneur de Montpellier (XIIe siècle) à interdire à des juifs et à des musulmans d’accéder à des hautes charges juridique, militaire et administrative.
Pourtant, cette histoire est quasiment absente des médias.
Jusqu’à ces deux dernières décennies, c’était avant tout les relations conflictuelles (et notamment la bataille de Poitiers) qui focalisaient l’attention.
Pour des raisons idéologiques, politiques, mais aussi tout simplement parce que les historiens n’avaient pas la possibilité et les connaissances pour aborder l’histoire des relations entre musulmans et chrétiens en France de manière sérieuse.
Aujourd’hui, on assiste à un renouveau sur tous ces plans.
Avec des pouvoirs politiques qui désirent mettre en valeur une autre facette de l’histoire, moins guerrière et plus pacifique.
Le but, parfois plus ou moins avoué, est de montrer que notre société actuelle, caractérisée par son pluriculturalisme, a toujours existé et que déjà, au moyen âge, chrétiens et musulmans pouvaient cohabiter, voire collaborer.
C’est le fameux « vivre ensemble ».
Si cette volonté permet un essor des recherches sur le sujet, une telle ambition peut poser problème à l’historien.
Un chercheur qui ne doit pas mener son travail pour satisfaire des intérêts quelconques, ou tout simplement pour valider ses propres conceptions du passé.
Les relations entre chrétiens et musulmans ont été en partie conflictuelles, empreintes de violences, et il est primordial de le rappeler.
C’est l’Histoire, ni plus ni moins.
Mais il est tout aussi important de montrer que cette Histoire est bien plus complexe que ce que l’on veut nous faire croire.
Le tout de la manière la plus sérieuse, objective et claire possible.
C’est l’objectif que je me suis donné sur ma chaîne et dans ce 3ème épisode des « Suppléments ».
Pour réaliser un tel travail, j’ai invité Catherine Richarté, archéologue et céramologue à l’INRAP.
Elle est également membre du CIHAM (Centre Inter-universitaire d’Histoire et d’Archéologie Médiévales) et travaille à l’université Lumière (Lyon II) où elle y réalise son doctorat.
Consacrant son travail à l’étude des épaves « sarrasines », elle est une experte de ce sujet et à la pointe des nouvelles découvertes archéologiques sur la question.
Ainsi, ce contenu se divisera en trois parties :
Une introduction (13 minutes) où je vais vous présenter les principales sources écrites disponibles sur ce sujet, arabes et latines. Le format est identique à celui que vous connaissez sur la chaîne.
L’entretien (48 minutes) avec Catherine Richarté qui vous offrira un panorama des découvertes archéologiques, des hypothèses qu’elles ont permis d’élaborer et des changements qu’elles entraînent et entraîneront encore dans notre manière d’aborder la question des relations entre musulmans et chrétiens dans la France médiévale.
Les bonus : vous aurez accès aux références (articles, livres, vidéos) + des contenus téléchargeables (articles/images) directement en lien avec le sujet.
Enfin, deux choses que je tenais à préciser.
Ce contenu n’est pas là pour présenter une histoire « idéalisée » des relations entre chrétiens et musulmans.
Comme je l’ai précisé, démontrer qu’un « vivre ensemble » existait au moyen âge ne m’intéresse pas, d’autant que ces concepts, dont celui de « tolérance » n’ont pas leur place pour la période médiévale.
Mon seul et unique objectif, c’est de vous présenter l’Histoire dans sa complexité, dans sa totalité.
Ce qui veut dire qu’il faut tout autant s’arrêter sur l’histoire connue (ici conflictuelle), en essayant d’affiner son analyse, que sur une histoire plus méconnue et dont il est important de parler (ici, la présence tardive des musulmans en France).
Enfin, ce contenu, comme toujours, est accessible à tous.
Il a été pensé pour que chacun et chacune puisse bénéficier de connaissances universitaires et actualisées.
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J’espère que ce 3ème épisode vous plaira !